
| Auteur : | Pierre Patrolin |
| Format : | 15,5 x 22,5 - 720 pages |
| Année d'édition : | 2012 |
| Langue(s) : | Français |
Ce livre est un roman, une fiction, mais tout ce qui y est écrit est vrai. C’est un roman parce qu’un des principaux personnages, le narrateur, est fictif. Tout le reste existe tel que décrit, vous pourrez vérifier.
De quoi s’agit-il ? De la traversée de la France à la nage, comme le dit si bien le titre. Au sens propre du terme. Nous voici donc embarqué avec quelqu’un (on n’en saura pas beaucoup plus) qui, sans crier gare ni plus de raison que ça, décide de se jeter à l’eau aux sources de la Garonne et de nager jusqu’à la frontière opposée, loin dans le Nord.
Il ne se passe rien d’autre et pourtant c’est passionnant. Cet étrange livre est un vrai roman d’aventure. Comme en canoë, on est toujours impatient de savoir ce qu’il y a ensuite, ce qui se niche là-bas, de l’autre côté du virage, et puis une question émerge régulièrement au fil de la lecture : réussira-t-il ? C’est aussi un véritable récit de voyage. Les lieux décrits et les personnages rencontrés, sont tous réels. Nous autres, canoéistes, pouvons même ajouter que le temps, la durée : cette lenteur à parcourir les rivières de plaine, est également juste ; le point de vue, depuis le creux des vallées, au plus bas des paysages, lui aussi est bien exact.
Rarement l’expression "roman-fleuve" n’aura été aussi pertinente. Il faut du temps pour lire ces 700 et quelques pages qui, toutes, n’ont qu’un but : décrire des fleuves, des rivières, des canaux, des paysages, tous les mêmes et chaque fois différents. L’écriture est limpide, riche et prend le temps d’être précise.
Un éloge de la lenteur qui fait vraiment du bien.
C’est aussi un éloge de la liberté. Pierre Patrolin pense "qu’il est possible de vivre selon d’autres modèles que le nôtre ; et que ceux qui ont envie d’essayer, ont le droit de le faire." Comment, nous pagayeurs, ne pas nous reconnaître là ?
Anecdotiquement, après une poignée de rafts aux alentours de la base d’Antignac sur la Garonne, le nageur ne rencontre que quelques rares kayaks et canoës sur l’Allier, puis, plus en aval, le bassin de slalom du club de Cournon d’Auvergne.
Lecteur, attention ! Le texte de Pierre Patrolin risque de déclencher, de prime abord, des réactions auxquelles il ne faut pas s'arrêter. Quoi ? Un livre si gros et sans dialogues ? Sans autre action que cette étrange fluctuation ? Sans un meurtre, un inceste, une crise de la cinquantaine, enfin quelques-uns des ingrédients qui pimentent l'ordinaire des romans ? Et puis tous ces paysages, quel ennui, n'est-ce pas ? Eh bien non. Car il suffit d'entrer sans crainte dans ce courant limpide pour être convaincu que cette prose magnifique est tout sauf ennuyeuse. Et que le récit singulier de cet auteur encore inconnu ne se limite absolument pas au simple défilement d'un paysage, si mouvant soit-il.
Comme le baigneur entrant dans l'eau froide, vous avancerez un doigt de pied prudent, puis un mollet frileux, avant de vous retrouver immergé, presque sans vous en rendre compte, dans le flot calme de cette écriture majestueuse. Pourtant, ce ne sont pas les beautés du paysage qui vous retiendront. Patrolin n'est pas tour-opérateur, mais nageur en eaux claires. Il vogue là où le courant le porte, c'est tout. Et comme les liquides coulent naturellement vers le point le plus bas, on ne trouvera dans son ouvrage ni points de vue spectaculaires, ni panoramas de cartes postales. Seulement, vu au ras de l'eau, ce que la nature et les hommes offrent de drôlerie subtile, de saveur, de mélancolie à l'occasion. La délicatesse d'une feuille, « une petite jungle de faux bambous » ou bien, quand le nageur sort de l'eau (il faut bien se nourrir), l'accent « nasillard » d'un serveur, la couleur incertaine d'une salle de restaurant, les contours d'un camping. La carnation du monde, en somme, considérée avec tendresse et décrite avec une infinie précision - une exactitude obsessionnelle et pleine de poésie. « Vu d'en bas, écrit-il, le monde ici est plat, inerte comme les feuilles qui défilent lentement, suspendues aux branches, la plupart immobiles. » Il faut accepter de se laisser aller avec l'auteur-nageur pour savourer la lenteur délicieuse et malicieuse de ce livre qui, si d'aventure on le mettait dans le cours d'une rivière, ne coulerait sûrement pas tant sa prose est légère. Gageons même qu'on pourrait en faire une excellente bouée, pour surnager dans l'océan de la vulgarité, de la bêtise et de tous leurs produits dérivés.
Raphaelle Rérolle